J’ouvre les volets de cette maison bleue qui n’est pas la mienne. Oui, elle est bleue, je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pourtant pas le style des maisons picardes, plutôt grises du sol à la cheminée. Je ne me souviens plus de mon arrivée. J’ai laissé le numéro de ma carte, bleue, elle aussi. Celle qu’il a fini par me concéder un jour où il avait vraisemblablement dû boire plus que de coutume.
Je ne possède pas grand-chose à moi. Mon père disait toujours : « je n’ai que ma bite et mon couteau ». Moi je ne suis pourvue ni de l’un ni de l’autre et je survis tant bien que mal, plutôt mal d’ailleurs mais je ne pense pas que cet état ait un rapport avec les deux ustensiles dont parlait mon géniteur. Ma guérison passe par la destruction des images mentales qu’il m’a injectées dans le cerveau, la nécessité de trouver les signes qu’il a pris la précaution de déposer un peu partout pour me piéger .
Le voisin d’en face regarde encore dans la direction des fenêtres de mon salon. Il a l’air seul lui aussi. Il fait un froid de canard. D’ailleurs il n’y a que les canards dehors, de si bon matin. Je ne les vois pas mais je les entends de ma fenêtre. Tout d’un coup, l’un d’entre eux pousse un tonitruant « Coin, coin, coin » qui finit écrasé par la densité du brouillard au dessus de l’Aisne…….
Ici tout est aqueux. Mes pensées elles-mêmes  se liquéfient sur place. Ce phénomène me rassure. S’il ne reste plus rien de solide par ici, les signes aussi s’effaceront.
La sonnerie de mon téléphone portable m’informe qu’un message m’attend sur ma messagerie. Je pressens qu’il émane de mon bourreau :
« C’est moi ma petite bergère, ton Dieu Pan. Mais où es-tu ? Pourquoi es-tu partie? Tu ne peux m’échapper.  Ton cul est ma quête, mon pèlerinage et j’irai le retrouver à genoux s’il le faut. Je suivrai les signes…»
Frissons dans le dos. J’aurais dû me débarrasser de mon téléphone plus tôt. Je le jette par terre, et ses morceaux éparpillés sur le sol m’apportent un léger apaisement.
 Il me fait toujours peur. Lui et ses chairs molles, avides de mon coquillage, comme il l’a toujours appelé. J’ai eu beau essayer de le fermer, il a toujours réussi à en forcer les charnières. Ici il ne me trouvera pas. J’essaye de m’en convaincre. Peut être que toute cette flotte va réussir à me nettoyer des souillures qu’il a déposées sur mon corps depuis…Oh depuis l’aube de ma vie, semble t-il !
Le voisin a l’air doux. Il est mince. Sûrement que je pourrai continuer de respirer s’il me grimpait dessus, lui, pour nos tremblements corporels !
Cette maison, même si j’avais été milliardaire, (ce qui n’est vraiment pas le cas puisque tout l’argent c’est lui qui l’a), je ne l’aurais pas achetée. D’abord parce qu’elle tombe en ruine. L’eau l’attaque de toute part. Par-dessus, par-dessous. Puis elle est au centre ville de Soissons, une ville triste comme toutes les petites villes du nord.
Je m’efforce de sortir tous les matins vers neuf heures, juste après avoir pris mes cachets et je vais marcher le long de la rivière. L’humidité traverse toutes les couches de tissu et de peau jusqu’à pénétrer entre les os, juste au niveau des articulations comme pour les rouiller à jamais. Je sens un danger tangible proche de moi. Les signes sont quelque part, par ici, Il faut que j’arrive à les localiser pour les détruire. Me libérer.
On frappe à ma porte.
J’ouvre.
C’est mon voisin, tout de bleu vêtu. Du coup j’hésite à le faire rentrer, fascinée par le spectacle de ce costume bleu fondu sur le mur bleu de la maison.
« Bonjour, je ne vous ai pas vue sortir ce matin comme d’habitude, alors c’est bête mais j’étais inquiet. Vous n’êtes pas malade au moins ? Si c’était le cas, n’hésitez pas à me demander quoi que ce soit, je serai ravi de vous rendre service.»
« Malade ? Non…Mais quelle heure est-il ? »
« Dix heures. »
« Ah déjà ? Le temps n’est pas passé à la même vitesse que les autres jours ce matin….. »
« Vous n’avez besoin de rien ? »
« Si, besoin de dépister les signes et d’un bon avocat. »
Devant l’air interloqué de mon visiteur je me décide à le faire rentrer. Il parle, égrénant des perles de mots en un collier sans fin. Est-ce possible que cela existe un homme aussi bavard?
Je ne comprends pas le sens de ses mots. Enfin je n’y prête pas attention. J’ai si peu l’habitude que l’on s’adresse à moi. J’écoute juste la musique de sa voix, grave et douce dénuée, de l’accent picard nasillard. Au fur et à mesure que ses notes m’enveloppent, elles sèchent l’humidité dont mes os sont perclus. Je me concentre maintenant. Il me raconte qu’il est écrivain, qu’il aime venir là pour fuir la capitale afin de trouver l’inspiration. Puis il me regarde intensément :
« Un avocat ? Vous avez besoin d’un avocat ? »
« Oh mais je ne vais pas vous embêter avec mes histoires. Qu’écrivez-vous ? Des romans d’amour ? »
Je n’ai pas envie qu’il parte ; J’ai juste besoin qu’il continue de me parler jusqu’à ce que l’été revienne, emportant le danger.
Mais subrepticement, il jette un œil sur sa montre, comme ça, sans doute parce que c’est plus fort que lui. Cela me contrarie. Nous étions bien tous les deux : lui à me réchauffer de sa voix et moi à l’écouter, le corps suspendu au timbre de ses mots qui chantent dans ma tête. Voilà qu’il trahit ce moment béni détournant son regard de moi….Pour cet objet maudit, qui nous rappelle, au poignet, les secondes nous séparant de la mort. J’ai soudain envie de le tuer. Je songe à prendre ce grand couteau qui est rangé sous les plaques électriques, un couteau à découper la viande qui pénétrerait sans mal.
« Que faites vous ce soir ? Je peux vous préparer à dîner, enchaîne t il. Cela me ferait plaisir de partager un repas avec vous.»
A défaut de rompre ses chairs, je romprai donc sa solitude. Quelque chose me dit que ce sont mes chairs à moi qui vont encore être pétries, écrasées incendiées.
D’accord. Je viendrai. A quelle heure ?
C’est alors qu’il me dit cette réponse étrange. Pour une fois les mots se sont rangés correctement dans mon cerveau et j’ai su à l’instant précis où ils prenaient tout leur sens dans mon hémisphère gauche que lui, cet homme là, venait de me livrer les clés de mon salut :
« Lorsque l’ombre du cadran solaire de l’hôtel de Barral viendra mourir sur  la façade, alors vous prendrez le chemin de ma maison. Excusez-moi je n’ai pas pu m’empêcher, c’est une des phrases de la nouvelle que je cherche à écrire. Venez vers dix-neuf heures si cela vous convient.»
 Comment avais-je pu être aveugle à ce point ?
La nuit même, armée d’un marteau  je vais à l’hôtel de Barral. Je n’en reviens pas ! Tous les signes sont là : le coquillage, si lourd à porter pour l’ange,celui que j’aurais dû rester,  le signe du pélerinage qui le mènerait jusqu’à moi, le Dieu Pan qu’il incarne sous le cadran solaire. Si proches de moi depuis le début ! Je commence par enjamber la fontaine afin de délivrer l’ange du poids de ce coquillage maudit. Avec application je détruis l’indécente huître de pierre ouverte à tous vents en préservant la tendre chevelure minérale. Puis débordant d’une sorte de joie sauvage et féroce, je m’acharne sur le Dieu Pan qui joue de sa flûte maudite sur un piédestal au milieu de la façade sud. Je le frappe de toutes mes forces et à chaque morceau qui tombe, c’est  lui qui meurt et moi qui revis.
« Vous êtes en retard, me dit-il, je m’inquiétais »
« Ne vous inquiétez plus. Il fallait que je me délivre, c’est la raison de mon retard…. »

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