Les ouvriers de la TPM ont embauché à treize heures ce samedi pour mettre tout en place. Il leur a été recommandé de soigner leur tenue vestimentaire et leur présentation. C’est journée Portes Ouvertes à l’usine et le comte de Luynes recevra lui-même les visiteurs, accompagné de Madame la comtesse. Il ne lui en coûtera qu’un infime déplacement : les bâtiments qui abritent son entreprise sont proches du château; seule les sépare l’ultime portion d’une allée longue de plus d’un kilomètre bordée de lourds sapins. Depuis la route, à hauteur de la grille en fonte ouvragée, rien n’est apparent que la forêt du Rouvre et cette trouée ménagée parmi les hautes futaies. Cela fait une vingtaine d’années qu’Antoine de Luynes est devenu pourvoyeur d’emplois dans le canton, réprimant du même coup toute velléité désobligeante à l’égard du château. Citer le nom des de Luynes dans un commerce de la ville proche, c’est déclencher aussitôt un concert de louanges à l’égard de celui qui contribue au bien-être et à la prospérité de ses habitants : Grâce à lui, ils sont près de deux cents qui oeuvrent, en complémentarité, pour la tentaculaire et voisine fabrique de petit électro ménager libérateur de la femme. Je vous le dis, moi, ces gens-là sont du bon p’tit monde. Et bien humain avec ça… un jour mon beau-frère avait oublié son casse-croûte, eh bien, ils lui en ont préparé un. Depuis, le comte a fait construire une buvette, comme ça, à la pause, chacun peut s’acheter à boire et à manger.

A la Chiennerie, on récure les enfants, on habille les filles de robes brodées, on brosse les vieilles guenilles, on décrotte les souliers pour aller admirer le gars Paul sur sa machine. Dame, c’est pas tous les jours qu’on peut entrer au château. Et après la visite, on sera autorisé à passer devant le chenil pour voir de près les chiens de meute. Paul a battu le rappel et compte sur la présence des parents et amis. Cousins, voisins, résidents secondaires, anglais en quête d’intégration, tous seront de l’expédition, comme pour des noces. Pour sûr que ce sont des noces, lance le grand Jacques qui travaille à la Monnaie de Paris, aujourd’hui, c’est la noce des rupins et des purotins ! Purotin, ce terme vieilli  souvent entendu au Chat Noir et désignant “celui qui est dans la purée” passe très au-dessus des têtes tandis que s’ébranle le cortège des voitures. 

Passée la somptueuse grille si grandement ouverte que les différences de classe en sont provisoirement gommées, la côte est  franchie dans la bonne humeur. Les visiteurs découvrent sur leur droite des beautés insoupçonnées. Le château est une riche demeure seigneuriale avec son parc à l’anglaise, sa ferme,  ses écuries voûtées, et une chapelle où sont encore célébrés les événements familiaux.

A la fabrique, sur le versant opposé, chacun est à son poste, exécutant les gestes habituels avec le sourire - et sans aucune rémunération. Seule variante aux autres jours, la complicité des travailleurs avec un public qui leur est acquis. Opération de communication essentielle pour la survie de l’entreprise, leur a-t-on dit ! A prendre comme une sorte de récréation, sachant qu’avec un peu de chance, on pourra se retrouver en photo dans le journal. La presse locale a été conviée ainsi que le député maire de Saint-Paterne qui chasse à courre avec le Sous Secrétaire d’état à l’Industrie.

La Gisèle, celle de la ferme des Jaunais, fait la gueule. Son sourire s’est affaissé jusqu’à la grimace : c’est qu’elle vient de coincer son talon aiguille dans une palette de la réserve en déplaçant une caisse. Ces chaussures, elle  aurait mieux fait de les laisser dans leur carton, elles devra en racheter pour la prochaine fête communale !

Propre comme un sou neuf, le regard de faïence rehaussé par son polo vert pré, Paul, de sa belle énergie,  pilonne  imperturbable les pièces ressorties défectueuses au contrôle. Comme Atilla, le gars Paul est un fléau dont le zèle déclenche quelques rires tandis qu’il commente son geste:

Ah ben dame, il le faut… Y n’faut que d’la belle ouvrage !

Jacques, le parisien de la Monnaie, milite au syndicat du livre. Il a amené avec lui son aînée, plongée dans ses études de droit et récemment initiée au code du travail. La demoiselle harcèle de questions embarrassantes l’ami Paul qui devient écarlate :

 - Avez-vous une section syndicale d’entreprise ?

- non, il n’y a point d’ça ici…

- Bon !… vous avez un comité d’hygiène et de sécurité ?

- chut ! j’sais t-y, moi  ?

- Mais… tout de même, vous avez au moins un comité d’entreprise ?

- chut ! non…  on n’parle point d’ça ici !…

Paul est un bon copain et Jacques fait taire sa fille tandis que le comte s’approche pour saluer les visiteurs qu’il pense avoir croisés parfois dans des assemblées, sous son écharpe de maire.

Le maître des lieux félicité, les ouvriers encouragés, le défilé s’étire jusqu’au chenil, simple incursion dans le domaine privé. On s’esclaffe devant la meute de chiens courants qui ne restent jamais en peine d’activité, les terres du comte comprenant quelque quatre cents hectares de belle forêt.

Seule la presque avocate redescend promptement l’allée principale déclinant le cadeau des chiens, les senteurs enivrantes du parc… Elle franchit la grille sans un regard pour ses gracieuses volutes, réservant enthousiasme et marques d’admiration pour d’autres causes plus nobles !

 

 

Manoleta, 29 mars 2008

 

 

 

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