Irlande du Nord 1957

Il n’y a pas de vrais massifs montagneux en Irlande. Seules quelques hauteurs près de Dublin et de Belfast se prennent pour tels. Il reste alors aux collines à faire fonction de montagnes là où il en faut. Parmi elles, les Sperrins se donnent la tâche de faire barrière à la plaine côtière devant Derry, au Nord-ouest.

La route actuelle les traverse en un large trait qui annule leur relief. Mais dans les années cinquante cette même voie grimpait, étroite et raide, tournait au milieu des étendues de tourbe en haut, puis plongeait en entrelacs jusqu’à Dungiven, le “fort de la mariée”, gros bourg à majorité catholique, donc situé dans les terres les moins bonnes, avant de continuer sa descente vers la côte.

C’était l’époque d’une des campagnes récurrentes pour la réunification de l’île, à peine perceptibles. Nous nous rendions seulement compte que, parmi les faits divers, certains, jamais détaillés, portaient une menace perçue comme existentielle pour l’état. Ce n’est qu’après 1968 que la brutalité du conflit est devenue explicite, envahissant les corps et esprits.

Au plus lourd de la campagne terroriste bicéphale (c’est-à-dire de chaque côté de la ligne de démarcation religieuse), j’enquêtais à Dungiven. J’ai abordé un policier qui faisait ses courses, en uniforme mais sans arme, dans la grande rue (professionnel, il avait perçu de loin mon intérêt). Comment osait-il, symbole du pouvoir protestant, aller et venir comme un citoyen lambda ? “Tout le monde me connaît, je connais tout le monde.”

Mais en 1957, lors de mes venues par là, sur ma mobylette au bruit de tronçonneuse énervée, j’avais seulement à demander dans un café de Maghera, sur la côte sud des Sperrins, si on avait à nouveau fait sauter le pont là-haut, simple dalle de béton avec des rambardes, mais dont la destruction imposait un long détour jusqu’à son remplacement plus ou moins prompt.

Ces actes ne visaient pas les personnes. La violence venait d’ailleurs.

Madame Martin, femme du médecin protestant de Dungiven, a été appelée au secours par sa fille Rosemary, qui tentait de mettre une selle à son ombrageuse jument noire. Gipsy gonflait le ventre pour s’assurer plus tard du mou dans la sangle. Madame Martin se met de l’autre côté, et d’une main tient le licol près du mors, posant l’autre sur le chaud velours vivant du museau. Gipsy s’agitant toujours plus, Madame Martin laisse tomber le licol par terre. La jument plante son sabot dessus. Rosemary se penche pour le dégager. Gipsy lui marche sur le pied. Elle hurle, lève sa main pour frapper Gipsy qui, affolée, hausse brusquement la tête, rompant le licol et évitant ainsi le coup de poing. Il va tout droit sur l’arête du nez de Madame Martin.

Pendant des semaines elle attirait les regards en ville par ses deux yeux virant du noir au multicolore. Seul le respect que les gens portaient à son mari empêchait des ricanements, des suppositions.

Mon enquête de 1970 s’est poursuivie par un entretien avec un sympathisant de l’IRA. Peu prudemment – je serais plus circonspect aujourd’hui – je lui ai cité l’exemple du policier, ne craignant rien car familier de tous. “Ah, ce sacré Sammy !” Sa voix était douce, presque concernée : “Disons qu’un de ces jours Sammy paiera cher ses flâneries.”

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