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Je rassemble tout doucement mes souvenirs, avec précaution, car les tentatives précédentes m’ont entrainé dans un kaléidoscope vertigineux et nauséeux. Je me sens bien, étrangement bien en fait…J’ai l’impression que mon corps ne pèse plus rien et que je flotte sur une mer invisible, tiède et calme.
Je n’aurais pas du traverser la rue si vite sans regarder à droite et à gauche. Un souvenir me revient : celui de mon grand père italien, que j’appelais "nonno". Un jour il m’avait rendu visite à Paris. J’étais effrayé quand je le voyais traverser le boulevard en courant. Comme je lui en faisais la remarque il me dit qu’en se dépêchant il avait moins de chance de se faire écraser! Pour moi en tout cas sa technique n’a pas marché! Je voyais la grille du parc de Saint Crépin et j’avais l’intention d’y aller reposer mes vieux os au soleil. Je vois encore cette porte et ce fût mon ultime objectif : mes pensées, que je ne maîtrise pas encore parfaitement m’entraînent sur un chemin imprévu comme dans ces rêves étranges dans lesquels on parcourt un labyrinthe dont on cherche la porte de sortie.

Je me rends compte que toute ma vie j’ai eu des portes à franchir. Il s’agit d’un symbole bien sur! 
Sa particularité est qu’il y a un "avant" et un "après" et qu’on passe de l’un à l’autre en franchissant le seuil. En fait, si belle que soit la porte en tant qu’objet matériel, sa valeur réelle ne réside que dans l’opposition des deux espaces qu’elle sépare.

Quel plaisir quand on se trouve devant  et qu’il ne dépend que de nous de franchir ou non ce seuil ! On est là, tranquille, en territoire connu et au-delà il y a autre chose. Certains peuvent être angoissés mais moi je me suis toujours précipité vers cet inconnu attirant.

La première porte que j’ai poussée avec plaisir est celle de la Connaissance. Je me souviens encore comment, tout jeune garçon, je dévorais les magazines scientifiques, je réalisais des expériences de chimie ou bricolais mes premiers postes à galène. Comme c’est excitant d’entrevoir les secrets scientifiques qui se cachent derrière cette porte! Trop sans doute puisque, dans la Bible, Dieu punit Adam et Eve de l’avoir franchie mais de tout temps les hommes ont transgressé cet interdit, jusqu’aux limites extrêmes des biologistes essayant de recréer la Vie ou celle de ces savants mettant au point des armes capables de détruire le monde. Certes, poussé par cette soif du Savoir, j’ai obtenu des succès scolaires, puis professionnels qui m’ont fait vivre dans un certain confort mais cela n’a jamais été ma finalité.

Quand on est enfant, seul le "moi" a une importance. Puis un jour arrive une fille que vous trouvez jolie et aimable et d’un coup vous êtes devant une porte donnant sur ce qui est encore mystérieux mais combien attirant pour l’adolescent que vous êtes. En la franchissant vous n’existez plus seulement en tant que "soi" mais aussi à travers l’autre. Quels délices inoubliables que cette découverte progressive de ses goûts, ses pensées puis son corps…. Fini l’égoïsme de l’enfance, place au don et au partage! Bienvenue dans l’univers prochain de l’adulte prêt à s’unir et à procréer !

D’autres portes moins importantes se dressent tout au long du parcours de notre vie. Chaque fois qu’on se trouve devant un choix en fait, qu’il s’agisse de changer de métier, de trouver une nouvelle habitation, on décide de rester devant ou de la pousser pour aller voir si de l’autre côté c’est meilleur qu’ici.

Il n’y a que deux portes qu’on ne peut franchir qu’une fois et dans un seul sens à son corps défendant: celle de la Naissance et celle de la Mort. Toutes les deux recèlent des mystères insondables pour la pensée.

Aujourd’hui je me rends compte  que je suis devant cette Ultime Porte, celle d’où on ne revient pas. J’essaie d’imaginer ce qu’il y a derrière elle mais toute ma vie j’ai refusé de croire qu’il y ait quelque chose au-delà. Pourtant, maintenant il me semble entendre de l’autre côté des grilles des rires d’enfants. Est-ce possible ? N’est-ce pas un mirage formé par mon cerveau malade ? Je le saurai bientôt car je sens que cette mer sur laquelle je flottais si délicieusement ne supporte plus mon corps. Il s’enfonce inexorablement et l’eau emplit mes poumons, m’empêchant de respirer. Je vais enfin franchir l’ultime porte…

 

- Vite Stéphane! Il s’enfonce! on est en train de la perdre, prends les palettes et charge à 300.

-OK, je suis prêt, dégage!
……..
-Encore une fois!
………
- ça y est il revient, le rythme cardiaque est correct, et puis on arrive à l’hosto, on va pouvoir le stabiliser.
-Oh regarde, Stéphane, il ouvre les yeux! Il sourit même! Ses pupilles ne sont pas trop dilatées, ça va aller…
-Monsieur? Monsieur, vous m’entendez ? On s’occupe de vous… Bienvenue chez les vivants!

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Une réponse à “l’ultime porte”
  1. Denis Mahaffey dit :

    Jean. L’ambigu m’a toujours attiré. Alors que j’ai du mal à rentrer dans une fiction (une courte, au moins, j’ai l’impression de prendre un ferry à travers une voie d’eau, comme aux Pays Bas, et d’en être descendu avant de m’apercevoir que je voyage ; alors qu’un roman, comme un paquebot, m’embarque si longuement que j’y fais ma vie le temps de traverser l’océan), je lis ce texte sans savoir ce qui y est du Monsieur et ce qui est de toi, et je suis pris.

  2.